Hommage à Alain Erlande-Brandenburg

Voici le texte de l’annonce que la Société des amis de Notre-Dame a fait paraître dans Le Figaro du 9 juin 2020 :

Le professeur Jean-Michel Leniaud,

le président,

le conseil d’administration et le bureau de la Société des amis de Notre-Dame de Paris, ont le très grand regret de vous faire part du décès de leur ancien président et président d’honneur,

Alain ERLANDE-BRANDENBURG

survenu le 6 juin 2020.

« Mens hebes ad verum per materialia surgit, et, demersa prius, hac visa luce resurgit. »

Abbé Suger


Voici le texte du témoignage prononcé par Jean-Michel Leniaud lors de la cérémonie qui s’est tenue le vendredi 12 juin 2020 à l’église Saint-Germain-des-Prés :

Mon cher Alain, ou plutôt, Alain, puisqu’il n’existait pas de protocole entre nous, je m’adresse à toi car tu nous entends, je le sais, tu te trouves au milieu de ta famille et parmi nous.

Tu nous entends car tu es entré dans la contemplation de la vraie lumière. Toi qui a écrit un livre pour expliquer que l’essentiel dessein du gothique a été de rechercher la lumière par le vitrail et par l’architecture, te voici parvenu, au terme de ta vie terrestre, dans la proximité de ce que tu avais entrevu, il y a bientôt trente ans, dans ton Histoire de l’architecture française. Cette lumière, c’est celle dont Suger parle dans les vers fameux qu’il a fait écrire, en ce lieu qui t’était familier, au-dessus de l’entrée de la basilique des rois morts, ceux que tu as étudiés dans ton premier livre sur les funérailles royales : hac luce visa. En présence de la lumière, ajoute l’abbé de Saint-Denis, mens hebes, l’esprit affaibli se ranime.

Toi qui a étudié les sculptures de tant de portails gothiques, tu connaissais ce dont Suger parlait lorsqu’il inscrivait aussi au portail de son abbatiale, que le Christ est la vraie porte. Car le vrai, premier attribut de la lumière, tu l’as recherché toute ta vie de savant, dans tes travaux, dans  les débats, dans les combats. Tu savais que la science ne se constitue pas de la poussière accumulée d’un savoir, corrompu à peine inventé, mais qu’elle s’alimente de cet humanisme qui unit l’homme à son créateur.

La lumière, c’est aussi la beauté : celle des œuvres d’art, les materialia dont parle Suger, celles que tu as étudiées, que tu as fait entrer dans le patrimoine collectif, que tu as mises en scène dans des expositions et dans tes chers musées : Cluny et Écouen. Elles restent, ces œuvres, « De pierre, d’or et de feu », pour reprendre le titre flamboyant d’un autre de tes livres, comme l’archipel qui subsisterait du continent effondré qu’est l’histoire terrestre, elles restent la trace du travail de l’homme quand il veut dépasser sa condition humaine. En étudiant la création au Moyen Âge, « Le sacre de l’artiste », tu as voulu montrer cet effort continu d’une société où les générations se renouvelaient tous les vingt ans au rythme vital du jaillissement d’innovations incessantes.

Cette générosité que tu as prêtée au Moyen Âge aura été la tienne. Si le bon est le troisième attribut de la lumière, tu l’as prouvé par ton attitude, je dirais fraternelle, tant tu m’as paru te comporter en grand frère avec moi, par tes conseils et par ton soutien. Avec moi, mais avec tant d’autres : que de temps n’as-tu pas consacré au travail associatif sans garantie de retour, aux étudiants en publiant leurs travaux, à tes collègues lorsqu’ils se mettaient en danger ! Tu cultivais l’amitié.

Généreux, tu as mené la vie à grandes guides, aux limites de ton énergie. Tu refusais d’entrer dans les intrigues médiocres dans lesquelles les qualités d’un groupe professionnel se soustraient, quand s’additionnent leurs défauts. Tu n’aimais pas les cancans, les médisances, encore moins les calomnies. Tu t’intéressais aux seules grandes causes et aux grands sujets et tu prodiguais autour de toi des conseils en ce sens : ne travailler que sur les grands sujets, Notre-Dame, la cathédrale, Saint-Germain-des-prés, avec Bénédicte ! Tu as aimé la vie et le travail, tu as été un « grand vivant ».

Bénédicte et les  enfants, Alain, t’ont apporté beaucoup mais ils ont eu la chance de vivre auprès de toi. Cet échange réciproque ne s’interrompt pas avec ton départ. Ce n’est pas seulement par le souvenir de ta personne et par tes œuvres que tu restes présent parmi eux et parmi nous. Tu fais partie de ceux dont Suger, encore, souhaite : « Ut eant per lumina vera, ad verum lumen ». « Qu’ils parviennent par le moyen des lumières vraies à la vraie lumière. » De ce voyage, Alain, nous sommes venus ce matin, ici, à Saint-Germain des prés, pour être les témoins.